recensement de la fonte d'art

 

Recensement de la fonte d’art en pays landescot

(contribution à l’Inventaire régional)

 

 

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que nous a légués le XIXe siècle,

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SAINTE-HÉLÈNE : LA FONTE D’ART EN PÉRIL

tétramorphe

Un ensemble remarquable

Au total, c’est un gisement de 120 croix de fonte, datées pour certaines du milieu du XIXe siècle, la grande majorité d’entre elles, bien qu’altérées par la corrosion, ayant conservé leur intégrité. Sauf exception, toutes correspondent à des sépultures individuelles aménagées dans le terrain commun sans titre de concession, et sont donc susceptibles de disparaître : même si cela est difficile à croire, le délai légal pour l’enlèvement des tombes est fixé à seulement 5 ans sur ces emplacements. Ce qui n’a pas empêché certaines sépultures de s’y maintenir depuis 1 siècle et demi. Aujourd’hui, la population et les logiques administratives ont changé, les cimetières ne sont plus gérés de manière « familiale ». Autrefois, dans un village où tout le monde se connaissait mutuellement, où chacun était uni à l’autre par des liens de parenté, où l’accroissement et la mobilité étaient faibles, le contexte était différent et l’on s’affranchissait des contraintes de la loi.

Les fonderies les plus réputées et aux œuvres les plus remarquables sont représentées à Sainte-Hélène : la maison Corneau à Charleville, le Val d’Osne, Pont-sur-Saulx, Dammarie, et cette marque non encore identifiée se caractérisant par le monogramme : « O = » suivi d’un numéro d’ordre. On y trouve également l’unique œuvre référencée en Médoc d’Ovide Martin (un remploi, puisque la sépulture date de 1906 et qu’il vendit ses fonds de modèles à l’usine de Dommartin avant la fin du Second Empire). Quelques-unes parmi les plus belles ont déjà illustré notre ouvrage Gravé dans la Mémoire en 2013. Parmi les croix Corneau, trois modèles particulièrement délicats : le Baptême du Christ, le Tétramorphe (l’une des plus imposantes : 1,67 x 0,90 m), et le Christ au Mont des Oliviers, qui y figurent d’ailleurs en double exemplaire. D’autres œuvres anonymes, souvent rarissimes, se détachent de l’ensemble.

Bien sûr, certaines existent dans d’autres cimetières. Mais ce qui importe dans les relevés que nous opérons, c’est aussi de constater l’état matériel pour juger de la pertinence de conserver en Médoc tel ou tel exemplaire. C’est aussi pour cela que notre mission réclame du temps. Qu’importe, par exemple, qu’une croix repérée à Sainte-Hélène soit identifiée ailleurs à 5 reprises, si les 4 autres sont brisées ou dégradées : c’est alors elle qu’il faudrait conserver.

Rappelons pour lever toute ambiguïté que ce n’est pas la connotation religieuse qui nous occupe, mais la valeur patrimoniale de l’objet, et l’examen sur le plan sociologique de la diffusion de ces œuvres.

Quelques monuments significatifs

Sur le plan architectural, ce cimetière est a contrario beaucoup moins riche que beaucoup de ses voisins. Notons toutefois l’existence d’une unique chapelle funéraire édifiée par l’un des entrepreneurs de Castelnau, Renouil fils (c’est-à-dire Jean Renouil, né en 1840, maître maçon place Saint-Pierre, actuelle place Romain Videau), de la stèle de l’instituteur Laurent Mallet (1883), et bien entendu, du tombeau Laffont, dont nous avons abondamment parlé lors de l’exposition 150 ans d’école publique à Sainte-Hélène en octobre dernier : pour son magnifique entourage de tombe signé Corneau, sa croix (l’un des Tétramorphes), et en raison de la personnalité de Michel Laffont, le médecin des pauvres, devenu maire de Sainte-Hélène en 1870.

Ce cimetière, déplacé comme tous les autres sous le Second Empire (ses plans furent dressés en 1863 par le géomètre de Lacanau, François Condaud), comporte encore quelques tombes d’origine (années 1880) dont le style, déjà observé à Lacanau, est repérable. Ce sont celles, notamment, de François Meyre (janvier 1882, dont l’inscription, d’un genre spécifique, est en excellent état de conservation), ou encore de la famille Roux et Lagune (vers 1870, sculptée d’une couronne funéraire parfaitement préservée). 

Christ au Sceptre de Roseau

 

 

Une autre est plus ancienne encore, celle de Marie Gaillard, épouse Ferron, décédée en 1868, et cette indication nous est extrêmement précieuse car elle permet de dater la croix qui la surplombe : or, il s’agit du très beau Christ au Sceptre de Roseau de la fonderie du Val d’Osne, excessivement rare. C’est l’un des aspects du travail de recensement que nous tentons de faire valoir auprès de nos interlocuteurs lors de nos actions de sensibilisation : la croix une fois désolidarisée de son socle, les éléments qui permettent de la documenter (identité du défunt, date de l’inhumation, situation précise dans le cimetière corroborant les déductions) disparaissent irrémédiablement.

Nous avons tout spécialement signalé à M. le Maire le cas de la sépulture Damas, qui est référencée, dans la liste annexée à la délibération du 29 septembre 2014 et affichée à l’entrée du cimetière communal (elles figurent sous l’en-tête : « Les sépultures ci-dessous vont être supprimées »), dans la catégorie « Sépultures sans titre de concession ». Et pour cause ! Lorsque la famille Damas, en 1866, a sollicité une concession, le Conseil municipal a pris une délibération pour l’accorder à titre gratuit en reconnaissance des services éminents rendus par les membres de cette famille (qui compta, rappelons-le, 4 maires successifs, dont un, François Damas, exerça la fonction pendant 50 ans sans interruption). Dans ce cas d’espèce, la délibération tient lieu de titre. De plus, ce tombeau n’est absolument pas dégradé, et son entretien, si la commune accepte de le protéger comme élément de son patrimoine, nécessitera tout au plus un peu d’anti-mousse et un brossage, et la protection durable de la grille et la croix en respectant les techniques de peinture des métaux ferreux.

Notons que si par principe, ces sépultures aménagées dans le terrain commun ne sont pas destinées à accueillir plusieurs inhumations, la vérité, nous le savons bien, est toute autre. La coutume en pays landescot, héritée des siècles passés, voulait que l’on soit inhumé « aux tombes de ses ancêtres » : par conséquent, de génération en génération, l’emplacement était couramment réutilisé par les enfants ou petits-enfants du premier défunt. En témoigne à Sainte-Hélène une coutume très particulière (et dont la preuve disparaîtra avec l’enlèvement des matériaux) : les noms ajoutés au premier au fil des inhumations étaient inscrits au revers, ou bien sur les façades latérales de la stèle. Un cas de figure très peu observé jusqu’à présent.

Sylvain Arnaud

Et les soldats de la Grande Guerre ?

Nous sommes également frappés de compter au nombre des sépultures susceptibles de disparaître des tombes correspondant à des soldats de la 1ère Guerre. Le cimetière de Sainte-Hélène, contrairement à d’autres (ceux d’Hourtin ou de Castelnau, par exemple), ne s’est pas doté à l’issue de la 1ère Guerre Mondiale d’un carré militaire. On y trouve cependant, indépendamment du cas du rapatriement des corps, de nombreuses plaques commémoratives, dont le modèle était standardisé : elles sont en marbre (un support d’entretien pénible, qui a souvent très mal vieilli), et ornées de deux drapeaux entrecroisés. Sylvain ARNAUD, 27 ans, tué le 6 mai 1917 ; Jean BIENSAN, mort en captivité au mois de novembre 1918 ; Benoît DELOLME, 25 ans, disparu à Craonne le 26 septembre 1914 (un jugement déclaratif de décès sera rendu en 1921) ; Louis LAGUNE (39 ans), mort de ses blessures le 4 janvier 1917 ; le caporal Gaston ROUSSEAU, 35 ans, tué dans l’Aisne le 31 mars 1916 ; les deux frères Marcel et Olivier ROUX, 24 ans l’un et l’autre, tués respectivement en 1914 et 1917.

Que l’emplacement soit repris est une chose. Mais les plaques, relatant les circonstances du décès, et dont une, celle de Sylvain ARNAUD, conserve encore la photographie du disparu, méritent d’être sauvées… et peuvent l’être à peu de frais. Et même si la tombe n’est pas vouée à disparaître, une signalétique pourrait être envisagée : ces malheureux garçons méritent tout de même que l’on se souvienne d’eux au-delà d’un implacable délai légal. Ils ont cessé d’appartenir à la seule mémoire de leur famille pour intégrer une mémoire collective.

Mais au fait, que dit la législation ?

Hélas ! la loi n’est pas toujours un modèle de logique, et si les cimetières militaires nationaux sont absolument intouchables, rien ne protège durablement les sépultures individuelles des Morts pour la France dans un cimetière communal. Même si le soldat dispose d’une concession, la protection dont il bénéficie n’est étendue par le CGTC (Code Général des Collectivités Territoriales) qu’à 50 ans après la date du décès, un délai doublement dépassé. Et dans le terrain commun… il suit tristement le régime commun. Seule « faveur » : les restes doivent être rassemblés dans un ossuaire spécial, sur lequel doivent expressément figurer la mention de leur nom, de la date du décès, et de leur sacrifice. Ce qui, à tout prendre, pourrait s’avérer plus coûteux que la réhabilitation de quelques tombes particulières.

Néanmoins, l’idée que la sépulture d’un soldat de 14 puisse disparaître sans la moindre émotion alors que la France est engagée dans un processus de commémoration à grands renforts de tambours et trompettes nous semble absurde. Il y a parfois de ces incohérences. Mais encore une fois, si la loi permet la reprise des emplacements une fois les délais échus, elle ne l’impose nullement. Quant à la démarche sur le plan de la mémoire vive et de l’humanisme, elle est indépendante des lois. Car, sachons-le, il suffit d’un arrêté municipal pour concéder à titre perpétuel l’emplacement de la tombe d’un militaire français ou allié dans un cimetière communal, à condition bien entendu de s’assurer au préalable dans les archives du rapatriement du corps, que la plaque laisse seulement supposer.

Nous revenons donc auprès de M. le Maire de Sainte-Hélène pour dégager, nous l’espérons, des solutions satisfaisantes, permettant de concilier les différents points de vue. C’est aussi la raison d’être d’une association du patrimoine que de le défendre lorsqu’il est exposé.